La difficile communication des psychiatres

Publié le par psyagora

in mediapart 12 avril 2009 11 Avril 2009 Par Alain Gillis                               

En regardant l’émission consacrée aux « schizophrènes dangereux », sur A2, un certain Mardi soir de Février, je tentais de comprendre comment le psychiatre s’y prenait pour se trouver si peu compris. Avec l'aide du journaliste, il est vrai ...

Pas facile de suivre les pistes de l’égarement. Le pathos est là, bien entendu, et il est à sa place.

On plaint les schizophrènes, bon ! Jusque là on comprend. On nous dit qu’ils sont 20 fois plus victimes de violences que les membres de la population ordinaire. Or, ils sont, nous dit-on encore,  statistiquement, beaucoup moins meurtriers que les normopathes comme vous et moi.

Là ça commence à s’embrouiller. Les deux calculs ne s’éclairent pas l’un l’autre. Leur comparaison semble suggérer  que les dits  schizophrènes  ne sont vraiment pas rancuniers : compte tenu de la violence qui leur est faite, ils tuent peu.

Or, cette comparaison bancale tombe comme cheveux dans le potage. Car les participants et les téléspectateurs sont venus pour autre chose : pour savoir et comprendre de quoi il retournait à propos de ces étranges patients, de plus en plus abandonnés à la rue ou « accueillis », après quelque voie de fait, dans les prisons. Responsables ? Coupables ?

Le docteur dit que c’est compliqué. On lui demande d’expliquer. Il dit que c’est très long ! Combien de temps ? Ca dépend ! Sur quels critères ? C’est très variable, on ne peut pas parler en terme de critères.

Bon, alors on va passer un reportage. Pour revenir à du concret !

Une responsable de la pénitentiaire est là, pas mécontente d’être là, qui explique comment c’est dur ! Au quotidien ! C’est surtout « au quotidien » que c’est difficile à « gérer » ! Des détenues qui mangent leur matelas et qui entendent des voix… ça on comprend !

Retour au psychiatre. Comme étouffé, visiblement bourré d’expérience mais aussi très animé par l’idée d’en découdre avec Sarkozy… Ce qui complique un peu la tâche. Il parle du tout sécuritaire, on le laisse dire et… on passe la parole à la fille d’une victime cette fois. Son père a été tué par un schizophrène. Médecin elle-même, elle ne manque pas d’indiquer que si elle faisait une erreur médicale, elle risquerait de la payer cher, elle !

Ce qui signifie que, ou bien les psychiatres ne sont pas de vrais médecins, ou bien que, lorsqu’ils se trompent, ils devraient être sérieusement inquiétés.

Le psychiatre insiste sur l’immense difficulté de son boulot ! Mais il ne dit pas  que le diagnostic psychiatrique  est toujours incertain. Et que la prédiction, en tous cas, est rigoureusement et définitivement, impossible. Que  le psychiatre  peut seulement faire part d’une impression… A prendre ou à laisser.  

Il ne dit pas tout ça, tout net !  Parce qu’il semble soucieux d’en revenir bien vite et avant tout à  la  dérive sécuritaire. Et voici qu’il donne un aperçu statistique très personnel : en vingt ans d’expertise il n’a connu qu’un seul cas de récidive ! Il s’attend visiblement à produire un effet. Très faible effet ! Le fils  d’une victime est là, qui suggère illico que selon  sa statistique à lui, un seul fou a tué son père, à cent pour cent !

Les gens sont plutôt intéressés par le pourquoi du comment les schizos réalisent ce geste de tuer. Et si on peut les guérir.  Est-ce qu’ils tuent normalement ? Comme nous autres on tuerait ? Ou de façon spéciale ? Schizoïde ?

Ils ne sauront pas !

Ils ne sauront pas que la catégorie « schizophrène » est d’une pertinence toute relative. Qu’elle correspond à une estimation soucieuse de classement, guère plus.  Que c’est une distinction commode, à propos d’un style…  Et que « l’attrait » du meurtre transcende  les  catégories. Du pervers au paranoïaque en passant par le simple jaloux alcoolisé, le paraphrène illuminé, le schizo persécuté,  et même le déprimé… Tout le monde peut tuer ! Voilà une affirmation banale, qui mériterait pourtant d’être rappelée. Mais c’est vrai que ça tuerait l’émission… Pourtant c’est bien là l’important : dire qu’il n’y a aucun rapport essentiel entre la schizophrénie et le meurtre. Ou encore, que le meurtre peut toujours être mis en rapport avec une pathologie quelconque. Sinon, il faudrait admettre « le meurtre normal » réalisé par un sujet parfaitement équilibré, calme et heureux…

Mais le psychiatre revient sur la dérive sécuritaire : mettre un bracelet de géolocalisation à un schizophrène, ça revient à lui mettre un couteau dans la main !

Alors là ! Très maladroit ça !  Revenir ainsi sur le couteau pour dire que : à un bracelet près, le schizophrène peut se mettre à tuer…

Un député UMP est là, ancien magistrat ; Fenec, c’est son nom, qui sourit finement, ne fait aucun bruit. Pas la peine.

J’éprouve toujours le même embarras.  Une fois encore la psychiatrie va passer pour une grimace de la médecine, une excroissance qui pourrait s’opérer, par ablation bien sûr.

Docteur Zagury et cher confrère, je suis convaincu que vous êtes effectivement un grand expert. Et pas du tout une sorte de faiseur. Vous avez une grande expérience des passions et de leurs dérives. Mais ne croyez vous pas qu’il vaudrait mieux, pour défendre la cause des patients et la psychiatrie, laquelle, dans l’ensemble, fait ce qu’elle peut avec des moyens très insuffisants, ne croyez vous pas qu’il serait préférable d’oser expliquer clairement là où nous en sommes avec la compréhension de la psychose ? Et quelles sont nos possibilités  et surtout nos limites ? Et dire enfin, et par ailleurs, ce qui nous manque pour travailler dans des conditions meilleures…

Vous voir ainsi ferrailler contre deux adversaires, la Doxa et Sarkozy, ferrailler courageusement mais finalement, à reculons, en venir au bracelet qui tue…  Je pense que cela montre qu’on devrait, pour des raisons d’efficacité pédagogique, et politique, provisoirement au moins, séparer l’élucidation des problèmes psy, d’avec Sarkozy.  Une fois on parlerait schizo, une autre fois Sarkozy. A la fin on y gagnerait je crois. Et sur les deux tableaux ! Il faudrait encore que les journalistes affectionnent la clarté. Pas gagné !

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PS : Voilà un billet que j’ai hésité à mettre sur mon blog. Et puis, comme je partirai bientôt, autant le laisser à l’appréciation des critiques.

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